Histoire

Le génocide oublié des Hereros

Rares sont ceux qui connaissent aujourd’hui l’existence des Hereros, leur histoire et leur destin. Et pourtant, c’est à cette petite tribu qui vivait dans la colonie allemande du Sud-Ouest africain, l’actuelle Namibie, qu’est échu le peu enviable privilège d’abord de subir le premier génocide du XXe siècle — onze ans avant celui des Arméniens, en 1915—, ensuite de faire les premiers l’expérience du travail forcé dans des camps de concentration.

C’est vers 1880 que des Allemands s’installent sur les côtes de l’actuelle Namibie. A l’origine de la colonie, le séjour prolongé de missionnaires et de commerçants dans l’un des rares territoires africains non encore revendiqués par les puissances européennes. En 1883, Adolf Lüderitz, un commerçant de Brême, inspiré par la découverte de diamants en Afrique du Sud, conclut deux contrats avec des chefs locaux. Bismarck saisit l’occasion pour placer ce territoire sous la protection du Reich. Nous sommes en 1884.

Heinrich Goering le père de Hermann qui sera un des plus hauts dignitaires du Reich nazi est le premier gouverneur civil de la nouvelle colonie.

Tout en s’appuyant sur des effectifs allemands réduits en 1903, le territoire ne compte que 3700 colons et fonctionnaires, l’ordre impérial trouve rapidement ses marques, utilisant à son profit les rivalités tribales : le gouvernement colonial joue tantôt les Hereros contre les Namas, tantôt les Namas contre les Hereros, etc.

Signant traité sur traité avec la puissance coloniale, les élites locales, dans le souci à la fois de ménager la paix et de s’enrichir, en viennent à vendre à cette dernière des portions de plus en plus larges de terres hereros. Suscitant des ressentiments au sein de la population, qui ne peut plus utiliser ces terres pour ses troupeaux. Au point que les colons allemands se persuadent de l’imminence d’un soulèvement général. Leur comportement finira par le provoquer.

Le soulèvement de 1904 est perçu par les Allemands comme une aubaine : il leur fournit un prétexte pour se débarrasser d’une population qu’ils méprisent et qui, surtout, les gêne. L’objectif impérial est en effet de transformer le Sud-Ouest africain en une colonie de peuplement blanche. Les différentes tribus locales seraient quant à elles parquées dans autant de réserves « protégées ». La colonie est riche, très riche en minerais : de l’or mais aussi des diamants.

Le conflit avec les Hereros est inévitable. Or ceux-ci vont devoir affronter un empire à la fois autoritaire — celui de Guillaume II — et hanté par la question raciale ; le nationalisme allemand est ethnique, fondé sur la communauté de sang et de sol. L’idéologie « racialiste » Völkisch bat en effet son plein dans l’Allemagne wilhelmienne.

La guerre prend dès lors les allures d’un affrontement bien plus racial que colonial, où l’intention n’est pas tant de soumettre l’ennemi en vue de l’exploiter économiquement que de l’éradiquer. Et c’est bien à une guerre d’extermination raciale que se livre le général en chef des forces allemandes, Lothar von Trotha — connu pour sa dureté envers les indigènes depuis ses démonstrations de brutalité en Chine et dans l’Est africain allemand. Le 11 août 1904, à l’occasion de la bataille d’Hamakari Waterberg en allemand, la seule de tout le conflit, il extermine non seulement les 5000 à 6000 combattants mais encore les quelque 20000 à 30000 civils qui les accompagnent.

Surtout, le 2 octobre 1904, von Trotha rédige — en « petit nègre » — et promulgue un ordre d’extermination Vernichtungsbefehl : « Moi, le général des troupes allemandes, adresse cette lettre au peuple herero. Les Hereros ne sont plus dorénavant des sujets allemands. Ils ont tué, volé, coupé des nez, des oreilles, et d’autres parties de soldats blessés et maintenant, du fait de leur lâcheté, ils ne se battent plus.

« Je dis au peuple : quiconque nous livre un Herero recevra 1000 marks. Celui qui me livrera Samuel Maherero [le chef de la révolte] recevra 5000 marks. Tous les Hereros doivent quitter le pays. S’ils ne le font pas, je les y forcerai avec mes grands canons. Tout Herero découvert dans les limites du territoire allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n’accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir. Telle est ma décision pour le peuple Herero1. »

Convaincu que sa politique s’inscrit dans les objectifs coloniaux de l’Empire allemand, von Trotha refuse toute idée de compromis. Celui-ci pourtant a ses partisans à l’intérieur de la communauté allemande de la colonie. Notamment Leutwein, le gouverneur civil impérial, qui déclare ne partager en rien « le point de vue de ces fanatiques qui veulent la destruction totale du peuple herero, sans même parler qu’il n’est pas facile d’anéantir un peuple de 60000 à 70000 âmes » . Les arguments de Leutwein sont économiques : « Nous avons besoin des Hereros comme vachers, certes en nombre réduit, et comme agriculteurs. Il serait plus que suffisant de les anéantir politiquement2. »

Mais von Trotha n’en démord pas. Le courrier qu’il adresse le 4 octobre 1904 à von Schlieffen, le chef d’état-major de l’armée, témoigne au contraire de sa totale détermination génocidaire : « La nation herero devait être soit exterminée ou, dans l’hypothèse d’une impossibilité militaire, expulsée du territoire. […] J’ai donné l’ordre d’exécuter les prisonniers, de renvoyer les femmes et les enfants dans le désert. […] Le soulèvement est et reste le début d’une guerre raciale3. » Soutenu par Guillaume II, von Trotha l’emporte sur Leutwein, contraint à la démission.

Inexorablement décimés et repoussés, les Hereros n’ont quant à eux d’autre choix que de quitter le Hereroland pour le désert de Kalahari Omaheke dans leur langue, où leurs chances de survie sont d’autant plus minces que les Allemands ont pris soin d’empoisonner les principaux puits sur leur trajet : « Le blocus impitoyable des zones désertiques, pendant des mois, paracheva l’oeuvre d’élimination » , écrit l’état-major général dans la chronique militaire officielle. « Les râles des mourants et leurs cris de folie furieuse […] résonnèrent dans le silence sublime de l’infini. Le châtiment avait été appliqué. Les Hereros avaient cessé d’être un peuple indépendant4. »

Lorsque arriva la saison des pluies, des patrouilles allemandes trouvèrent des squelettes gisant autour de trous secs, profonds de 12 à 16 m, que les Africains avaient creusés en vain pour trouver de l’eau. Le désert se révèle fatal à quelque 30000 Hereros.

Début 1905, la révolte est matée. La tribu herero autrefois florissante n’est plus que l’ombre d’elle-même. Sur les 80000 personnes qu’elle comptait en 1904, il n’en demeure plus qu’une dizaine de milliers, réfugiées dans les colonies britanniques voisines, à quoi s’ajoutent les quelques milliers qui ont réussi à se fondre dans le bush la brousse.

La même année, l’ordre d’extermination est levé. L’Allemagne de Guillaume II, toute rongée qu’elle se trouve par la fièvre racialiste, n’est pas encore celle de Hitler. Elle est sensible aux passions de l’opinion publique, nationale missions chrétiennes, opposition libérale et sociale-démocrate au Reichstag et internationale presse. Sous les huées de la droite allemande, le député catholique de gauche Matthias Erzberger n’avait-il pas été amené à rappeler au Reichstag que les Noirs africains étaient dotés d’une âme immortelle, à l’instar des Allemands ?

Dégradation du prestige de l’Allemagne, crainte de la formation d’une guérilla organisée en Namibie même, pénurie de bras : tout incitait le chancelier von Bülow et von Schlieffen à rompre avec la politique d’extermination. Restait à convaincre Guillaume II. Au terme de treize jours de discussions parfois très vives, l’empereur se laissa finalement fléchir.

L’argumentation de von Bülow reposait sur quatre points : 1 la politique d’extermination totale ne s’inscrivait pas dans une perspective chrétienne — assurément le point le plus faible de son argumentation, Guillaume II estimant que les concepts chrétiens ne s’appliquaient pas aux « sauvages » ; 2 elle était irréaliste ; 3 elle était économiquement insensée ; 4 elle risquait de nuire à la réputation de l’Allemagne comme nation civilisée.

Est ainsi mis un terme à la politique d’extermination systématique. Elle est remplacée par celle de l’esclavage. Dorénavant, tout Herero qui se rend aux autorités ne devra plus être abattu mais astreint aux travaux forcés. Il se voit marqué des lettres GH pour gefangene Herero , « Herero capturé ». Les survivants du génocide, principalement des femmes, ne sont pas autorisés à repeupler le Hereroland, mais regroupés dans des camps de concentration — l’usage du motKonzentrationslagern apparaît tel quel dans un télégramme de la chancellerie en date du 14 janvier 19055.

Les Allemands, en créant des camps de concentration pour les Hereros, retiennent les leçons à la fois des Espagnols et des Britanniques : la première entreprise de concentration massive de civils avait été l’oeuvre des Espagnols lors de la guerre d’indépendance de Cuba en 1896 ; lord Kitchener s’en était inspiré, quatre ans plus tard, pour mater la rébellion des Boers d’Afrique du Sud. Mais ils vont plus loin que leurs prédécesseurs : pour la première fois, camp de concentration et travail forcé ont partie liée. Pour la première fois aussi, c’est hors de tout contexte militaire que le système est mis en place.

A l’origine, les soldats réservent les Hereros à leur usage personnel. Mais, petit à petit, des entreprises civiles obtiennent leur quota de prisonniers, main-d’oeuvre précieuse puisque, comme le stipule une circulaire, « en tant que prisonniers, il ne saurait être question de les payer pour leur travail » 6… Les demandes doivent transiter par l’autorité locale qui en réfère à l’autorité militaire, qui reste toujours prioritaire.

Les civils se voient ainsi allouer des « travailleurs », fournis au jour le jour. Mais certaines grandes compagnies privées, comme la compagnie maritime Woermann, possèdent leurs propres camps. Ce sont ainsi des Hereros qui vont édifier la ligne de chemin de fer Luderitzbucht-Keetmanshoop.

S’il est incontestablement exagéré de comparer les camps de concentration réservés aux Hereros avec ceux créés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, force est de constater que certaines similitudes sont frappantes. La mortalité d’abord.

Plus de la moitié des internés hereros, soit 7862 personnes, périssent dès la première année de captivité la mortalité moyenne était de 40 % dans les camps de concentration nazis. Un Britannique, témoin des faits, rapporte les scènes d’apocalypse qui accompagnent les travaux forcés : sous-nutrition, cris et insultes, coups de fouet, viols, femmes et hommes épuisés ou blessés abattus le long de la voie ferrée7.

Le témoignage de Traugott Tjienda, un chef herero local qui prend part à la construction de la voie ferrée d’Otavi, est tout aussi accablant : « Notre peuple qui sortait du bush fut astreint immédiatement au travail. Les hommes n’étaient plus que peau sur des os. Ils étaient si maigres qu’on pouvait voir à travers leurs os. Ils ressemblaient à des manches à balais8 » . L’équipe dont il est le contremaître comptera 148 morts sur un total de 528 travailleurs.

Autre témoignage, celui de Hendrik Fraser, qui écrit sous serment : « Lorsque je suis entré à Swakopmund, j’ai vu beaucoup de prisonniers de guerre hereros. […] Les femmes devaient travailler comme les hommes. Le travail était harassant. […] Elles devaient pousser des chariots, chargés à ras bord, sur une distance de plus de 10 km. […] Elles mouraient littéralement de faim. Celles qui ne travaillaient pas étaient sauvagement fouettées. J’ai même vu des femmes assommées à l’aide de pioches […]. Les soldats allemands abusèrent de jeunes Hereros pour assouvir leurs besoins sexuels9. »

D’autres éléments font penser aux camps nazis. Ainsi la froide et rigide discipline bureaucratique : les autorités ont l’obligation de rédiger des rapports mensuels où doit figurer « le nombre de prisonniers, catégorisés en hommes, femmes et enfants, alloués aux civils comme au gouvernement » . Les prisonniers sont qualifiés d’« aptes » Arbeitsfähig ou de « non aptes » Unfähig au travail. Dans le cas du camp de Swakopmund, un registre détermine de manière précise les causes de mortalitéTotenregister : épuisement, bronchite, arrêt cardiaque, typhus.

Plus confondant encore dans la perspective de la comparaison est l’utilisation de prisonniers de guerre hereros pour des expérimentations médicales. Le docteur Carla Krieger Hinck, dans sa thèse de médecine, mentionne l’envoi dans les universités de Breslau et de Berlin de collections de crânes de Hereros préalablement nettoyés par des prisonnières de guerre à l’aide de tessons de verre10. De nombreux corps de pendus hereros ou namas seront également acheminés vers l’Allemagne en vue d’y être disséqués.

En août 1906, en partie sous la pression de l’opposition parlementaire, les députés socialistes, radicaux et centristes anticolonialistes ayant bloqué les budgets coloniaux, les camps sont démantelés. Pour autant, les survivants ne sont pas autorisés à regagner leur territoire. Ils sont dispersés dans différentes fermes et doivent porter au cou un disque de métal où figure leur numéro de matricule. En 1911, les autorités coloniales allemandes recensent 15130 Hereros. Près de 64000 Hereros, soit près de 80 % de la population d’origine, ont disparu en sept ans. Les Hereros ont cessé d’exister en tant que tribu.

L’enseignement à tirer de ce génocide des Hereros par les Allemands s’impose de lui-même : la Shoah semble s’expliquer autant par une tradition antisémite proprement européenne que par l’expérience corruptrice née du colonialisme. En renforçant le mythe de la supériorité de l’homme blanc et, par là, légitimant l’usage de la violence extrême contre tout ce qui n’était pas lui, l’expérience coloniale a préparé les pires catastrophes du XXe siècle. La brousse africaine annonce les horreurs de la guerre de 1914-1918 et du génocide des Juifs.

Aujourd’hui, les Hereros demandent réparation à l’Allemagne fédérale. Sans guère rencontrer de succès. A l’indifférence allemande s’ajoute l’hostilité des autres tribus namibiennes, inquiètes des conséquences d’un enrichissement des Hereros.

 

1. Cf. J. Bridgman et L. J. Worley, « Genocide of the Herero », S. Totten, W. Parsons, I. Charny,Century of Genocide, Eyewitness Accounts and critical Views , New York et Londres, Garland Publishing Inc., 1997, p. 14.

2. J.-B. Gewald, Herero Heroes cf. Pour en savoir plus , pp. 189-190.

3. H. Drechsler cf. Pour en savoir plus , p. 161.

4. Ibidem , p. 197

5. NNAW, ZBU 454 DIV 1.3. Vol. 1, Telegramm des Reichskanzlers an das Gouvernement, eingegangen am Januar 1905, J.-B. Gewald, op. cit. , p. 186.

6. J.-B. Gewald, op. cit. , p. 188.

7. J. Bridgman et L. J. Worley, op. cit. , p. 40.

8. Ibidem , p. 38.

9. Ibidem , p. 36.

10. J.-B. Gewald, op. cit. , p. 169.

 

Article Ecrit par Joël Kotek dans mensuel 261
daté janvier 2002

http://www.lhistoire.fr/afrique-le-g%C3%A9nocide-oubli%C3%A9-des-hereros

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