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Au nom de l’émergence africaine…

         Les promesses politiques en Afrique n’engagent que celles et ceux qui y croient, qui les écoutent et qui en ont font gage d’un programme de société. On parle ici de l’Afrique, ce continent qui fait face à un bond de croissance macroéconomique favorable à un taux maintenu autour de 5% en 2013. Mais, ce continent n’en est pas loin des crises économiques, politiques et sociales tellement aigues et récurrentes que certaines d'entre elles comme l'insécurité alimentaire, les conflits sous-régionaux, les questions de transparences et gouvernance ainsi que les guerres civiles n’ont pas finis d’enchanter le rêve interrompu des peuples. Assumer une telle affirmation ne relève pas de l'afro- pessimisme, l'Afrique dans sa majorité se relève entre désir permanent de s’affranchir du dictat impérialiste et la totale confusion de grandes promesses assimilées à des éléphants blancs, autrement dit des programmes de société utopiques et quelques fois jamais réalisés. Cinquante ans après, nombre de nos pays, pris au piège d’une gouvernance hasardeuse et d’un développement non-maitrisé, égrènent toujours le fantasme des éléphants blancs. Ils mobilisent d’énormes ressources pour faire construire d’impressionnantes infrastructures, mais à utilité socioéconomique quasi nulle, pourvu que l’enseigne et le culte de la personnalité y soient au rendez-vous. Des gouffres à sous dans des pays qui manquent souvent de tout, mais prennent des appellations gigantesques et ne cessent d’inciter ces dirigeants marchands de rêves à y exceller. De nos jours on ne jure que sur l’émergence, une toute nouveauté vendue au meilleur offrant qui n’est autre que le peuple, plus précisément cette jeunesse africaine même quand les jeunes entrepreneurs, qui ont un impact spectaculaire sur le continent, ont moins de 30 ans.   

Émergence, un mot à la mode

Du latin Emergere « émerger » signifie apparaitre au-dessus de la surface de l’eau, ou de n’importe quel milieu « sortir de l’eau ». Mais très fréquemment, le mot est utilisé avec le sens d’apparaitre, se faire voir, sortir de l’ombre : une silhouette « émergeait » du brouillard. Et le sens figuré n’est pas loin : « émerger », c’est se distinguer, sortir du lot ou du rang. Mais plus que pour des gens, c’est pour des idées ou des notions abstraites que le mot s’emploie : deux idées « émergent » de son discours (se dégagent). Enfin, de façon familière mais assez répandue, (c’est même mentionné par Le Robert), « émerger » signifie avoir son esprit qui se réveille. L'origine du concept peut être ramenée à J.S. Mill qui, dans A system of logic (1862), considère que, pour le vivant, la juxtaposition et l'interaction des parties constitutives ne suffit pas à expliquer les propriétés constatées. A la suite de Mill des philosophes britanniques ont appelé cette caractéristique emergent. On peut citer à ce propos Georges Henri Lewes (Problem of Life and Mind, 1875), qui suggère que "Des entités émergentes peuvent être le résultat de l'action d'entités plus fondamentales et pourtant être parfaitement nouvelles ou irréductibles par rapport à ces dernières". L'idée centrale de l'émergence est ainsi lancée. Bien qu’il ne signifie pas grand-chose en économie, le mot est devenu une mode un peu partout dans les discours et dans les quotidiens des pays en voie développement. Du Sénégal au Kenya, de l’Éthiopie au Gabon, de la République démocratique du Congo en Côte d’Ivoire, de la Tunisie au Congo Brazzaville, dans l’esprit de nombreux dirigeants du continent, l’émergence est devenue le graal des décideurs. Telle une promesse de jour meilleurs à un horizon variable : 2020 pour les plus pressés, 2035 pour les plus prudents.

Ce que l’Emergence devrait signifier…

Une émergence se définit selon des valeurs. Et, il faut trouver des instruments de mesure afin de s’auto-évaluer et comparer son progrès. Cette approche devrait contribuer à stopper la mode de l’autocongratulation des nombreux dirigeants africains. Les résultats de l’émergence sont souvent repoussés dans le temps pour les pays africains à 10 voir 30 ans. Cela ne peut se faire sans une croissance soutenue autour d’un secteur privé national, d’un investissement dans la transformation des produits africains avec un contenu technologique avancé ; ce qui suppose une valeur ajoutée manufacturière au produit intérieur brut (richesse nationale) et des emplois avec des salaires décents. Ainsi, l’élite africaine qui n’a pas pu contribuer à l’émergence de l’Afrique entre 1960 et 2013 devrait considérer qu’elle n’a pas réussis sa mission prioritaire et première. À ce titre les dirigeants devraient en prendre de la graine et tirer les conséquences tant connues depuis des lustres. Une émergence économique pour les nations africaines, c’est aussi cette façon dont les décideurs et la société civile devraient s’organiser pour améliorer, de manière assez condensée, les libertés fondamentales, le droit, la bonne gouvernance, selon le contexte africain.

Pour certains, voir sortir de terre des infrastructures via le concours de nouveaux partenaires (Chine, Indes, Pakistan…) suffirait à consolider les enjeux légitimes parait- il devant les populations dans leurs contextes d’analphabétisme et de sous-éducation notoires. Selon Donald KABERUKA Président de la Banque Africaine de Développement, « augmenter le taux de réalisation d'infrastructures en Afrique implique qu'une plus grande attention soit accordée aussi bien à la préparation et au développement des projets qu'aux outils de financement spécialisés pour faire face aux défis spécifiques du marché africain ». Viser l’émergence nécessiterait à accorder une priorité à la reconstitution de forces nécessaires. Elles résident en nous, africains et africaines, car la forme de participation que la mobilisation de ces forces exige, ne doit plus être envisagée de manière utilitariste. Il ne s’agit plus, en d’autres termes, d’intégrer les africains en tant que personnes humaines dans la réflexion et l’action en tant que moyens au service de la croissance sans limite, et de la compétitivité, mais comme but ultime et citoyens à part entière, conscients des enjeux locaux et globaux, capables de s’impliquer dans la mise en œuvre ou tout au moins dans le suivi et le contrôle des réalisations. Ce sont ces hommes et ces femmes qui donneront aux notions de développement durable et de projets structurants, leur sens et leurs légitimités véritables (cf. Aminata Dramane TRAORE «1960-2010 de l’enlisement à l’émergence de l’Afrique, quelles exigences sociales, économiques, politiques et écologiques ? »)
En d’autres termes, l’émergence sous-entend la prise en compte et la réalisation d’un nombre de conditions pour lesquelles les opportunités (de développement) qui s’offrent au continent africain pourront devenir des réalités. Chaque dirigeant africain pourra inscrire l’engagement qui le tient le plus à cœur à condition que son action soit inspirée par la réflexion et qu’enfin que cette dernière soit inscrite dans une action concrète.  Le monde étant en mutation entre éveil des pays industrialisés et émergents comme la Chine, l’Inde, et la reprise d’une crise économique européenne, cela devrait permettre à l’Afrique qui se serait déjà lancée dans un point de non-retour avec sa vaste propagande du « Cap Émergence » de mieux cerner la réalité de son actuelle croissance économique, sans pour autant se fixer sur les communications de programmes de société utopiques.

In fine on retient que la promesse politique d’une émergence à l’africaine, dans les pays d’Afrique subsaharienne par exemple, génère des effets sensationnels qui ne comblent pas les attentes des populations nécessiteuses. Hantés en perpétuel par le spectre des échéances électorales prochaines, les hommes politiques sont plus des sapeurs pompiers que de vrais bâtisseurs ; ils s’intéressent plus à la stabilisation des cycles conjoncturels (populaires) et moins au lancement de vraies réformes structurelles susceptibles de conduire à la croissance (impopulaires). L’enjeu politique est la perte ou la victoire aux élections dont le cycle tourne et tourne sans cesse si bien qu’on peut parler de rouleau compresseur. Il convient donc qu’au niveau global africain, il y ait une harmonisation des discours politiques sur la variable à expliquer qui est la croissance et non sur la variable explicative qui est la démocratie. Pour l’avenir, des voix commencent à s’élever pour évaluer les discours des hommes politiques.

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